Critique à toute épreuve : man of fureur

Existe-t-il un meilleur moyen d’entrer en expédition cinématographique sur un site flambant neuf qu’avec une légende du septième art ? En l’occurrence ici, plusieurs légendes se retrouvant au zénith du cinéma hongkongais d’action, à l’année 1992. Si vous êtes un spectateur avisé du genre, ou si vous avez tout simplement lu le titre de cet article, vous avez déjà deviné de quoi il retourne, et vous fredonnez sans doute déjà le mémorable thème musical du film. Prêts à faire feu, dégainons nos plus beaux mots à l’adresse d’A Toute Épreuve, dont une magnifique copie restaurée sort dans les salles ce mercredi 27 août 2025.

Le problème avec la légende qui entoure une œuvre, c’est qu’elle peut faire ombre sur le plaisir procuré par sa découverte initiale, voir jouer des tours lorsque plus âgé, nous redécouvrons ce qui fut alors un joyau de notre adolescence. Pour la seconde option, c’est parfois un château de cartes qui s’effondre, comme si du milieu de la création qui nous fait face surgissait une part de notre candeur, laissant croître un décalage entre deux versions de nous-mêmes. C’est l’expérience acquise par votre serviteur sur un nombre certain de films d’action des années 90, aimés avec une ferveur proportionnelle à la qualité réelle du programme, redécouvert les yeux éberlués par la médiocrité. La redécouverte fait remonter alors un goût amer, mélange d’une croix posée sur une partie de soi-même, et d’acceptation limite bouddhiste de notre rapport à l’art.

Il y a pourtant un envers positif possible à une telle expérience. Celle de poser une lumière nouvelle sur des joyaux cinématographiques, prenant au milieu des décombres une valeur inestimable. Lorsque John Woo dévoile À Toute Épreuve aux yeux du grand public, il est déjà acquis que sa nouvelle œuvre constitue une date mémorable à l’échelle de l’industrie du pays. En 1992, John Woo est un cinéaste majeur du cinéma hongkongais, égalant sur un autre terrain l’aura d’un Tsui Hark. Son nom circule déjà à Hollywood, au sein d’une audience grandissante. Une des légendes célèbres autour du film raconte que John Woo a tricoté ce film comme une carte de visite à l’adresse des studios nord-américains, pour les séduire et montrer son jeu. La réalité est un peu plus complexe.

John Woo était à cette période déjà sur le départ vers Los Angeles. La rétrocession de Hong-Kong à la Chine est bien entendu un élément central de cette histoire, qui alimente d’ailleurs les récits du cinéaste depuis Le Syndicat du Crime. Prêtez bien l’attention, et vous entendrez toute l’ambivalence du maître sur le sujet dans les dialogues qui ouvrent la séquence de la Maison de Thé, où deux personnages expriment le dilemme qui les agitent : choisir entre partir pour garder sa liberté, ou rester dans un pays qu’ils aiment par-dessus tout. En partant pour les Etats-Unis, John Woo cherche un nouveau souffle en s’échappant, pense-t-il, des carcans d’une industrie qui ne l’envisage que comme un cinéaste d’action.

Le récit, sorti en 1992 pour rappel, se situe en 1997, l’année de la rétrocession du pays à la Chine. On y suit Tequila, flic aux méthodes expéditives, qui la rage au ventre va traquer le gang responsable de la mort de son partenaire. Son chemin va croiser celui de Tony, présenté comme un tueur à gages pour le compte d’un mafieux respecté, qui se révèle en réalité être un flic infiltré en plein dilemme moral. Un récit simplissime, structuré autour de 3 unités d’action (la maison de thé, l’entrepôt et le long morceau final dans l’hôpital), au sens propre comme au sens figuré. 3 morceaux de bravoure envisagés moins comme une carte de visite que comme un baroud d’honneur à un genre et à un pays qu’il s’apprête à quitter.

Il est important, voire crucial, de considérer le récit dramaturgique d’A Toute Epreuve de deux manières. La première, littérale, ne joue pas en la faveur du film. Le scénariste attitré du projet, Barry Wong, est décédé avant d’avoir pu terminer la deuxième moitié du film, alors que la production était déjà entamée. C’est d’ailleurs parce qu’il avait appris la destruction prochaine de la Maison de thé qui sert de décor à l’ouverture du film que John Woo s’était précipité dans la production du projet, sans avoir un scénario construit en tête. Il n’est pas nécessaire d’être immensément réveillé pour s’amuser des revirements étranges et des incohérences dans les prises de décision des personnages, notamment dans son dernier acte. La folie meurtrière soudaine de Johnny Wong, interprété avec une aisance désarmante par le formidable Anthony Wong, ne repose sur aucune construction préalable, et donne le sentiment de servir de prétexte pour envoyer un maximum de figurants à la morgue. 

La deuxième manière d’aborder ce récit parfois décousu est plus symbolique, et plus fidèle au cinéma sensitif et opératique de John Woo. A l’époque animé d’une colère noire envers la violence réelle des gangs qui terrorisent son pays, le cinéaste utilise A Toute Épreuve comme catharsis d’un trop-plein qu’il répercute sur son projet, allant jusqu’à nous amener à une sensation d’épuisement à travers l’heure finale à l’hôpital. On peut penser aisément, en guise de parallèle, au Man On Fire de Tony Scott : même hyperviolence à la fois exaltante et terrifiante, même protagoniste central attiré par la mort, même discours au bord d’invoquer la nécessité d’une justice sauvage. John Woo était peut-être allé un cran plus loin, en s’invitant en patron de bar, échangeant avec son acteur principal sur la défense d’une police forte face à des voyous prêts à tout. Littéral et symbolique, je vous dis !

Peut-être existe-t-il une troisième manière d’envisager cette construction de récit, fabriquée dans une quasi-improvisation. Ici, le passage du temps joue un rôle central. John Woo n’est pas juste un artisan reconnu du cinéma d’action, c’est avant tout un artiste animé par un rapport sans concessions au ressenti. Sa méthode de travail à l’époque en témoigne : souvent mutique auprès de son équipe sur ses intentions, c’est une fois sur le plateau qu’il compose ses morceaux d’action, avec une équipe qui doit rebondir très vite sur ses idées. Une rapidité d’exécution usuelle dans le cinéma hongkongais de l’époque, mais dans laquelle Woo déploie tout son génie, et compose comme un peintre sur son tableau. Tout le contraire d’une méthode hollywoodienne basée sur la préparation, voir la fabrication en moule, dans laquelle Woo aura sans surprises toutes les difficultés à s’insérer.

C’est à travers ce chaos narratif que le cinéaste tire une œuvre animée par le fracas, l’inarrêtable soif de violence, le surgissement de la fureur. Entre la candeur d’un enfant qui rit au milieu des explosions et le visage grimaçant de colère de Chow Yun-Fat naît le sentiment d’assister à une œuvre libérée de toute contrainte et de toute morale, comme sortie de l’esprit fou de son auteur. Une denrée rare aujourd’hui, à l’heure où les algorithmes dictent dans le cinéma d’action la recherche d’une formule payante. Les moments de grâce du film, nombreux, résident aussi dans l’art du montage, co-signé pour partie par David Wu et John Woo lui-même. La suspension de Tequila avant le coup de feu dans le tuyau, le parcours alterné du flic et du tueur dans la bibliothèque, l’hésitation de Tony avant de tuer son patron… Des moments élevés par un montage capable de transmettre immédiatement une émotion, comme une balle tirée en plein cœur.

Et puis enfin il faut le dire, puisque c’est malgré tout la promesse du film : A Toute Epreuve est porté par la maîtrise absolue de John Woo dans le domaine de la chorégraphie d’action, des corps et de la caméra. Il est amusant de constater combien cette carte de visite à destination d’Hollywood, considérée comme un petit budget pour les cadres des studios, reste aujourd’hui plus stimulante, impressionnante et délirante que la majorité des blockbusters qui ont suivi derrière. La capacité à cadrer l’immense pyrotechnie déployée, culminant dans la destruction de l’hôpital en fin de film, est encore aujourd’hui une énigme, décuplée par son ampleur et les dangers qu’elle impose. Au milieu du chaos, Woo reste toujours capable d’imposer une clarté totale, comme une force tranquille qui s’alimente du fracas du verre qui implose ou des cartouches de fusil qui virevoltent dans les airs.

Le cinéaste se montre capable d’insuffler une grâce et une élégance à la sauvagerie la plus totale. C’est clairement l’œuvre d’un cinéaste, un vrai. On le sait, John Woo utilise plusieurs caméras pour filmer un morceau d’action : une caméra suit un mouvement, puis une autre prend le relais, permettant de conserver une fluidité totale sur un temps long. Sur le papier, cela semble très simple, mais à l’écran on a du mal à figurer la capacité qu’il faut pour parvenir à capter le bon angle de caméra, avec la bonne lumière et la chorégraphie réglée au millimètre. En cela, À Toute Épreuve constitue un sommet, qu’on préférera ou non à The Killer en fonction de son appétence pour le romantisme.

Vous l’avez compris, vous ne verrez rien de plus spectaculaire, sensible ou stimulant dans le genre ce mois-ci qu’avec A Toute Épreuve, qui bénéficie d’une restauration splendide, redonnant toute sa modernité à une œuvre définie par sa libre fureur.